Un nouveau roman en cours d’écriture
Chapitre 1
Les petits cailloux
Un silence attentif règne dans la salle. L’auditoire retient son souffle.
Les personnes installées aux premiers rangs ont les yeux rivés sur la jeune femme aux cheveux longs qui leur sourit, assise à une table, face à elles. Ceux et celles qui n’ont pas réussi à arriver à l’avance, et doivent se contenter d’un siège moins bien placé, se dévissent le cou pour glisser leurs regards par-dessus des rangées d’épaules. Ils veulent apercevoir celle dont la présence rare les a attirés jusqu’ici. Tous espèrent échanger quelques mots avec elle, après son intervention.
Elle est un peu crispée, même si elle est rompue à l’exercice qu’elle s’apprête à exécuter. Pas facile de s’habituer à être sous les feux des projecteurs, y compris au bout de quelques années, surtout lorsque la notoriété est survenue de manière brutale, inattendue. Son regard vert pailleté d’or balaye l’assemblée au sein de laquelle elle reconnaît quelques visages entrevus lors de précédents rendez-vous. Elle croise et décroise les jambes, replace derrière son oreille une mèche rousse indisciplinée : lorsqu’il sera l’heure de prendre la parole, sa voix ne flanchera pas, mais les minutes qui précèdent sont toujours oppressantes. Il faut qu’elle mette de l’ordre dans ses idées, qu’elle oublie les événements qui l’ont amenée jusqu’ici, ce calvaire qui a provoqué un changement de cap radical, et dont elle s’est nourrie pour se réinventer.
O.K. Elle est prête. Elle guette le signal des organisateurs. L’un d’eux s’approche de sa table et lui glisse à l’oreille :
— Mademoiselle Eleuthère, après la séance, un journaliste de la Voix du Nord vous attendra dans mon bureau pour une interview.
Elle acquiesce d’un signe de tête, soucieuse de ne pas rompre sa concentration.
*
Les membres de l’assistance jettent des regards impatients. On respire mal dans cet espace clos où la température augmente de minute en minute, mais personne ne songe à se plaindre du désagrément, tant l’attention est grande, tant les émotions sont fortes. Ils attendent, fébriles, que commence le rituel.
Les lumières s’éteignent : seule une lampe posée sur la table entoure l’intervenante de son halo, et accentue l’obscurité autour d’elle. Son épaisse chevelure rousse flamboie, tourbillonne autour de son visage au teint pâle, et descend en cascade sur ses épaules. On ne voit plus que cette crinière embrasée dont les boucles semblent vivantes. C’est là que se rassemblent toute la fougue et l’énergie de la jeune femme, qui par ailleurs semble bien frêle et timide : une fragile brindille aux manières réservées. Le décor ainsi planté, la scène plonge dans une ambiance propice. Quelques chuchotements, quelques toux, puis le silence.
Les avant-bras posés sur la table où s’entassent des livres, la jeune femme chausse ses grosses lunettes d’écaille qui lui donnent un air grave, ouvre à la première page l’ouvrage posé devant elle, et se concentre. Une minute s’écoule, sans que personne ne bronche. Enfin, la voix, calme et posée, s’élève et vient flotter par-dessus les têtes, envoûter l’auditoire qui boit ses paroles. C’est le moment que tous guettaient : ils sentent monter en eux les premiers frissons. Certains ferment les yeux pour que leur imagination s’envole.
*
La voix les emporte au loin, dans une forêt profonde, une forêt d’automne où des pas lourds font bruisser un épais tapis de feuilles mortes. Il fait froid, des arbres fantomatiques surgissent de la brume que traverse à peine une lumière blafarde. L’humidité coriace est palpable dans l’air, elle tapisse la terre et enveloppe les plantes qu’elle a couvertes de gouttelettes. En cette fin d’après-midi maussade, des silhouettes massives se faufilent dans un univers inamical. Leur progression est lente. Des ronces récalcitrantes s’agrippent à leurs jambes et entravent leur marche, des branches leur barrent le passage, des troncs jetés en travers de leur chemin les obligent à faire un détour. C’est le sous-bois tout entier qui résiste à l’intrusion. Cependant, la vingtaine d’hommes poursuit son chemin, scrutant chaque recoin. De leurs puissantes torches, ils transpercent les fourrés obscurs, sondent les anfractuosités des roches habillées de nuit. Ils sont accompagnés de chiens qui furètent de-ci de-là, le museau plaqué au sol. Guidés par ces alliés à quatre pattes, les hommes franchissent bientôt un minuscule fossé, et leurs bottes se chargent d’une boue qui alourdit leurs pas. Pour autant, il n’est pas question pour eux de ralentir l’allure, car ils savent qu’ils touchent au but, et que le temps presse. Cela fait vingt-quatre heures qu’ils se préparent sans relâche à cette expédition, luttant contre la montre avec le maigre espoir d’arriver avant qu’il ne soit trop tard : vingt-quatre heures d’une enquête minutieuse qui les as amenés jusque dans cette forêt dense.
C’est ici qu’on leur a fixé rendez-vous.
C’est ici que tous les indices convergent.
Des ordres fusent, des cris, des appels. Soudain, un chien aboie et se met à tournoyer sur lui-même, dessinant des cercles de plus en plus étroits. Le groupe se rassemble autour de l’animal et de son maître. Un rapide conciliabule, et tous se remettent en marche dans la direction où s’élance le quadrupède. Ses aboiements se déchaînent, son excitation augmente d’un cran : arc bouté, il tire sur sa laisse de toutes ses forces, obligeant les hommes à forcer l’allure. Le nez au ras du sol, l’animal n’hésite plus : il suit la piste que son instinct lui dicte.
Arrivé sur le bord d’un chemin forestier, il s’arrête et s’assoit : c’est ici. C’est au cœur de la forêt que s’arrête la quête.
À un mètre devant lui, au pied d’un arbre, un objet blanchâtre se distingue à peine. Une lampe est braquée sur les racines tortueuses qui le retiennent prisonnier. C’est une chaussure, une chaussure de sport souillée de terre, et à moitié enfouie sous des feuilles. Les poursuivants se sont immobilisés et inspectent les alentours. Le rayon de lumière révèle, un peu plus loin, un morceau d’étoffe grise tachée de sang, accrochée à des herbes folles. À deux mètres sur la gauche, un bonnet de laine.
La femme est là, tout près, ligotée au pied d’un arbre. Elle est assise sur un tapis de feuilles, recroquevillée sur elle-même, la tête penchée sur sa poitrine. Son visage disparaît sous sa longue chevelure rousse. D’autres feuilles tombées récemment recouvrent partiellement ses genoux et ses jambes, certaines se sont accrochées aux mèches de ses cheveux. Elle est nue, sa peau d’une blancheur grisâtre offre un contraste effroyable avec les teintes rouges, orange, et brunes de l’automne.
Surveillant avec attention les endroits où ils posent le pied, deux policiers s’approchent et dirigent sur elle le faisceau de leur torche. Le torse, les bras et le dos de la victime montrent les séquelles de coups : ils portent de nombreuses entailles. Mais ce n’est pas cela qui a entraîné la mort. Les plaies n’ont pas saigné, elles sont postérieures au décès, comme lors des affaires précédentes. Ce qui est venu à bout des dernières forces de la malheureuse, ce sont les heures passées à affronter le froid et l’humidité. Il est clair qu’après le départ de son agresseur, elle a essayé de se débattre pour se détacher : ses ongles cassés, et les griffures qu’elle porte sur les jambes attestent de ses efforts. Mais ses liens étaient trop serrés, les nœuds trop complexes, la nuit bien trop froide. Elle n’a pas réussi à se libérer afin de saisir son jogging et sa veste chaude, soigneusement pliés sur un rocher, presque à portée de main. Quant aux secours, ils ont été prévenus trop tard. Comme d’habitude, l’appel est arrivé à un moment où le bourreau savait que le brouillard glacial avait parachevé son œuvre : il est resté tout le temps dissimulé à proximité, à observer la scène pour bien s’en assurer. Les dizaines de mégots trouvés au creux d’un fourré en attestent.
*
L’inspecteur Belkacem serre les poings : du fond de la prison où il purge sa peine, l’assassin qu’il a traqué pendant cinq ans, avant de réussir à le mettre sous les verrous, n’en finit pas de piloter des meurtres à distance, en narguant les autorités. C’est le troisième cette année. Aucun doute quant à sa culpabilité. Le crime du bois de Phalempin présente tous les éléments de sa signature : en plus du modus operandi, de la mise en scène macabre, et de l’appel passé au SAMU quarante-huit heures après la disparition suspecte, les policiers ont retrouvé la poignée de petits cailloux blancs déposés près du corps, allusion non déguisée à ce surnom dont il tire fierté : Silex. Ce dernier scenario macabre a bien été mis au point par le personnage retors que l’inspecteur ne connaît que trop. La voix enregistrée par le SAMU a été clairement identifiée.
Un seul détail préoccupe le policier : jusqu’à présent toutes les victimes étaient des jeunes femmes blondes. Les boucles rousses incandescentes de celle qu’il a sous les yeux constituent un élément troublant.
*
Lorsque la lecture qui les a retenus prisonniers s’arrête, les auditeurs restent un moment silencieux, puis poussent un long soupir. Ils ne sont pas déçus : ce troisième opus des enquêtes de l’inspecteur Belkacem promet de les tenir en haleine autant que les précédents. Le meurtrier qu’il poursuit de roman en roman a commandité un nouveau crime.
L’autrice referme le livre, les lumières se rallument.
Dans un brouhaha de chaises, les gens se bousculent pour prendre place dans la longue file qui s’organise devant le bureau. Chacun a hâte de tenir en main le précieux tome trois de la série Les Petits Cailloux, paraphé par Lou Eleuthère, son auteure préférée.
La séance de dédicaces va pouvoir commencer.