Bonne nouvelle.

En guise d’apéritif, je vous invite à faire la connaissance de Brigitte Jean.

La publication du roman est imminente…

                                          

Chapitre 1 

                                           Miranda ?

       La journée avait très mal commencé, ce qui, compte tenu des circonstances, n’aurait pas dû m’étonner. Comment aurait-il pu en être autrement, alors que je m’apprêtais à traverser la pire épreuve de ma vie, à enregistrer la plus cuisante défaite de ma carrière ? Ce vendredi premier septembre était précisément le jour où j’allais subir les sévères conséquences d’une calamiteuse décision, d’un renoncement auquel j’avais consenti bien malgré moi, d’une capitulation trop vite acceptée.

      Cette pensée me taraudait au point de me rendre fébrile et de me priver de mon efficacité coutumière, ce qui avait le don de me mettre de fort mauvaise humeur.

       Au terme d’une nuit très agitée, entrecoupée de nombreuses périodes d’éveil, je m’étais levée la tête lourde et la poitrine oppressée.  Incapable de me concentrer sur le rituel ordinaire de la toilette et du petit déjeuner, j’avais perdu un temps précieux dans mes préparatifs. Après avoir embrassé mon doux chéri à la hâte, j’avais quitté la maison précipitamment et filé sans me retourner, oubliant clefs et parapluie dans le vestibule.

       Fatale erreur.

       Le charmant petit crachin du nord était au rendez-vous : une bruine dense, opiniâtre, qui, une fois qu’elle vous avait ciblée, se conjuguait au vent malin pour vous détremper. N’ayant pas trouvé de place de stationnement à proximité du bâtiment où se situait mon bureau, j’avais parcouru à pied une interminable enfilade de rues : j’étais arrivée à destination suffisamment douchée pour maudire mon étourderie, maudire ce jour sinistre, maudire le sort qui conspirait contre moi. Cheveux plaqués par la pluie, mon beau sac Prada dégoulinant, le manteau de même marque gorgé d’eau, et, plus préoccupant encore, mes tout nouveaux escarpins abandonnant dans leur sillage de lamentables flaques boueuses, je ressemblais davantage à un chat mouillé, qu’à une cheffe de service digne et respectable.

       Ruisselante, et de surcroît, en retard ! La pire défaillance de toute ma carrière.

       À peine sortie de l’ascenseur, j’avais reçu un véritable coup de poing en pleine face : à travers la porte vitrée de mon cher bureau, j’avais aperçu ce fourbe de Louis Lefuneste, le bien nommé, crânement installé à ma place, trônant dans mon fauteuil de direction. À ma vue, il s’était aussitôt mis à grimacer et gesticuler comme un vieux singe, tout en me fixant par-dessus des lunettes juchées sur le bout de son nez : comble d’arrogance, il avait le culot de tapoter sur l’un de mes dossiers avec mon Waterman noir, fin et élégant. Tous les soirs, je rangeais soigneusement ce précieux cadeau de mon chéri dans un tiroir fermé à clef. Comment ce Louis de malheur y avait-il eu accès ?

      Non content de son méfait, sur un ton faussement réprobateur, démenti par le sourire goguenard qui lui barrait le visage, le sournois m’avait ensuite accueillie d’un « Alors, Miranda, on se permet d’être en retard ? Un jour comme celui-ci ? On ne respecte plus les horaires ? On a déjà la tête ailleurs ?». Sur ces mots, fier de sa mise en scène grotesque, il avait lancé un clin d’œil de connivence à Penny, ma secrétaire, qui semblait apprécier cette farce de potache. J’avais vu ses épaules se soulever en cadence, signe révélateur du fou rire qu’elle ne parvenait pas à contenir.

       Trahie ! Y compris par Penny qui avait toute ma confiance ! J’avais foudroyé la perfide du regard. Ah, je n’étais pas près d’oublier cette déloyauté.

       Elle ne perdait rien pour attendre. Il nous restait toute une journée à travailler ensemble ; je n’avais pas dit mon dernier mot. D’ailleurs, pour commencer, ne m’avait-elle pas demandé de lui octroyer exceptionnellement une pause déjeuner plus longue qu’à l’ordinaire ? Qu’avait-elle besoin de s’absenter de douze à quinze heures aujourd’hui ?  Pour aller chez le coiffeur ? Ou faire du shopping ? Se rendre à un rendez-vous galant ?

       Refusée, la pause ! Ça lui apprendrait à cautionner les facéties idiotes du lourdaud.

       Quant à ce diable de Lefuneste, pourquoi-donc m’affublait-il d’un surnom prétentieux ? Miranda ! D’où le sortait-il ?  Il n’était pas du genre à citer La Tempête, ce tocard. Avait-il seulement entendu parler de Shakespeare ? Qu’est-ce qui lui passait par la tête ? Mon nom, Brigitte Jean, était gravé en lettres sobres sur la porte de mon bureau, sous la mention « direction », et je lui avais maintes fois signifié qu’il ne fallait pas plaisanter avec ça.

       Constatant sans difficulté que je ne goûtais guère son humour, pas plus que le ton railleur qu’il avait employé, que sa désinvolture me révoltait, et que la familiarité avec laquelle il s’était adressé à moi m’insupportait, il avait piteusement libéré les lieux, pour se replier derrière l’écran de son ordinateur, dans le bureau contigu du mien.

       Courageux, mais pas téméraire, cet âne bâté !

       Ah, il pensait jouer au plus fin ? Il avait l’audace de me braver ? Il allait voir de quel bois je me chauffais : je n’avais pas encore rendu les armes. Il me restait un certain ascendant, et le goujat allait en faire les frais ! Je le poursuivis jusqu’au fond de son terrier, et jetai rageusement sac et manteau trempés sur le petit canapé où je savais qu’il aimait se vautrer pour de petites siestes clandestines après le déjeuner. Stores baissés, il prétendait s’isoler pour étudier ses dossiers, mais son piètre stratagème ne bernait personne. Aujourd’hui, il allait avoir l’occasion de se rafraîchir les idées, allongé sur son siège mouillé, et de méditer sur le respect dû à sa supérieure. Quant aux dossiers, je lui en avais réservé un tout particulièrement indigeste et fastidieux, qui allait l’occuper une bonne partie de la journée. Pendant qu’il s’abîmait dans la vérification des comptes de gestion, il n’aurait pas le loisir de faire de l’humour bon marché à mes dépens.

       Petite revanche personnelle dont je tirai grande consolation. 

       Cependant, force était de constater que le mal était fait. Le coup mortel avait été porté : j’avais vu ma citadelle occupée par un usurpateur, je ne régnais plus sur mon domaine en maîtresse incontestée. Déjà on ironisait sur mon départ.

       Ce vendredi-là était en effet le jour où je me préparais à faire le grand plongeon. Dossiers, plantes vertes, photos sur le bureau, objets personnels, posters aux murs, et même le quotidien qui affichait son titre provocateur « Non au report de l’âge légal » : tout devait disparaître, afin de laisser place nette à mon successeur. C’était irrémédiable. J’avais hélas atteint l’âge de péremption, celui où il fallait être mise au rebut, réformée, et me retrouver condamnée à des vacances à perpétuité. Même si j’avais voulu le nier, les excités qui défilaient dans la rue sous leurs banderoles ne faisaient que marteler cette atroce vérité : un jour, il fallait tirer sa révérence, se retirer sur la pointe des pieds. Faire place aux jeunes.

       La retraite ! Pourquoi ne pas organiser tout de suite un enterrement de première classe ? La retraite ? Certains parlaient de délivrance ? De liberté retrouvée ? Parfait ! Libre à eux d’aller se déclasser, rejoindre les rangs des pensionnés épanouis, des inactifs bienheureux, si tel était leur désir ! Mais pour moi, Brigitte Jean, la retraite était synonyme de naufrage, de décadence : c’était l’abomination de la désolation. Non, je ne voulais pas décrocher. Non, je n’étais pas prête à jeter l’éponge. Non, je n’avais pas envie de passer la main. Envoyer mes compétences aux oubliettes, ranger mon expérience au placard, devenir un fardeau social ? Quel gâchis, quel gaspillage de ressources !

       Comment avais-je bien pu consentir à une telle abdication ? Quel moment d’inadvertance m’avait précipitée dans cette impasse ?

       Cela faisait un certain temps que j’avais dépassé la durée de validité.  Pourtant je m’étais accrochée à cette vie trépidante, à ce métier qui m’avait apporté toutes les satisfactions d’une belle carrière. Grâce à toute une vie d’efforts, j’avais réalisé mon rêve de devenir CAHPC en charge des SEL du CHU de Lille.

       Un peu obscur, ce sigle ?

       Soit. Disons que j’étais Cadre Administratif Hospitalier de Première Catégorie en charge des Services Economiques et Logistiques du Centre Hospitalier Universitaire de Lille.

       Trop long, cette fois ?

       OK. Pour faire simple, ma tâche consistait à gérer les lits et les ambulances.  

       Manager, planifier, anticiper, argumenter, dynamiser : bref, contrôler. Tout dans ce métier me plaisait, et ainsi je pouvais mettre mon énergie débordante au service de la bonne marche du département dont j’avais la responsabilité. Cette mission avait été ma vocation.

       Et on voulait me condamner à chausser les pantoufles d’une retraitée ? Moi, la responsable dynamique, la fonceuse indépendante, cette femme qui se savait jeune encore, et nullement décatie : assurément, je n’étais pas mûre pour la réforme.

       En outre, qui mieux que moi connaissait les rouages de cette belle machine administrative ? Qui avait suffisamment d’autorité pour mettre au pas les tire-au-flanc, traquer les incompétents, en imposer aux contestataires, sermonner les négligents, confondre les baratineurs, mettre les paresseux à l’ouvrage, rabattre le caquet des fanfarons, débusquer les tricheurs de toute espèce ? On me disait autoritaire ? On craignait mes colères, mes remarques acerbes, mon ironie blessante ? Mais c’était à ce prix que je me faisais respecter de mes subalternes, y compris des plus récalcitrants. Tous les blablas sur de nouvelles méthodes managériales visant à assurer le bien-être au travail me faisaient bien sourire.

       Sottises ! Balivernes !

       Mon « approche » avait fait la preuve de son efficacité. J’étais respectée et on exécutait mes consignes à la lettre. Un vent de démagogie ne soufflait pas dans les services dont j’avais la charge, et les choses fonctionnaient parfaitement comme cela.

       Tyran, bourreau, dragon, chameau sadique, petit chef abusif. Je devinais bien tous les qualificatifs peu élogieux qui circulaient en cachette sur mon compte, et je voyais passer les éclairs de rébellion dans les yeux de mes subordonnés. Mais quoi qu’il en fût, on appliquait mes directives sans broncher, on ravalait sa superbe. J’en avais vu arriver, diplôme en poche et gonflées d’arrogance, de toutes jeunes AMA – c’était ainsi qu’on appelait pompeusement désormais les secrétaires médicales, promues, par un tour de passe-passe lexical, au rang d’Assistantes Médico-Administratives. Cramponnées à leur tout nouveau titre ronflant, ces petites demoiselles regimbaient à appliquer mes instructions. Directives obsolètes, d’après elles ? Elles prétendaient me dire comment faire mon métier ? Au bout d’un mois de larmes et de jérémiades, elles finissaient toutes par plier, rentrer dans les rangs et obtempérer sans piper mot.

       La petite Célia l’avait vite appris à ses dépens : fière de ses compétences en informatique, elle avait été quelque peu décontenancée, lorsqu’elle avait compris que son rôle se cantonnerait à servir le café à tout l’étage, et prendre les commandes de petits sablés pour le thé de cinq heures. Il lui en avait fallu du temps pour admettre que je ne tolérais que les biscuits pur beurre, et, cela allait sans dire, de bonne marque. Ceux de la maison Eugène Blond étaient sans conteste les meilleurs ! Ah, elle avait cru pouvoir s’en tirer à bon compte avec de vulgaires produits de supermarché ? Aucun raffinement, aucun goût !

       Et cette arrogance de la jeunesse ! Son frais et joli minois de gamine pomponnée et parfumée s’était bien vite renfrogné quand son sourire candide avait cédé la place à une grimace de déconvenue, accentuée par des yeux rougis, sur lesquels son rimmel n’avait pas longtemps résisté.        Une perfide rumeur circulait selon laquelle je me montrais plus souriante, plus gracieuse et complaisante à l’égard des jeunes gens. Louis Lefuneste, toujours lui, ce vieux croûton jaloux, s’était empressé de me la rapporter avec force détails.

La couverture et la quatrième de couverture sont prêtes.

Illustration: aquarelle originale d’Alain Roy

Premier roman, publié aux Editions Maïa

Synopsis

Tout va mal pour Brigitte Jean.

Elle avait pris l’habitude de contrôler chaque instant de sa vie, or voici que tout lui échappe.

Antihéroïne narcissique et tyrannique, elle apparaît pétrie de certitudes et manifeste une incapacité à se remettre en cause. Ce sera pourtant grâce à la perte de ses repères, lors d’un voyage en Guadeloupe, qu’elle parviendra peu à peu à s’ouvrir aux autres.

Humour et caricature s’allient dans le récit de ses mésaventures rocambolesques, afin de composer une parodie de roman d’apprentissage, alternant mises à l’épreuve, dérapages, inversions et épiphanies.

Avançant par rebondissements, de situations tragi-comiques en résolutions cocasses, la farce s’autorise néanmoins quelques passages plus méditatifs, tirant le récit vers une réflexion plus soutenue sur le couple, l’amitié, la liberté, pour ne citer que quelques-uns des thèmes abordés.  Sont ainsi confrontés comédie burlesque et genre sérieux, pour mieux en bousculer les codes.

Parmi les épisodes qui organisent ce va-et-vient, se trouvent : un naufrage, un kidnapping, un carnaval, un karaoké, ainsi que plusieurs ivresses, un memento mori et quelques extases.

Une brochette de personnages éclectiques accompagne notre protagoniste dans sa quête.  On identifiera par exemple : des stars, un pirate, un agent très spécial, quelques naturistes et pléthore de retraités. Pour conduire son récit, l’autrice a bénéficié de l’aimable participation fictive de Yannick Noah, ainsi que du concours de Monique Abelluci, Julie Robert, Jacques Nicole, Thomas Crouze, pour ne citer que quelques-uns des avatars français de célébrités internationales qui se faufilent dans ces pages.

Celles et ceux qui ont eu la chance d’aller en Guadeloupe reconnaîtront la Pointe des Châteaux, où commencent les mésaventures….